Quand les médias font la chasse au complotisme

Quand les médias font la chasse au complotisme. Par Philippe Merlant, membre de L’ardeur, association d’éducation populaire politique.

« Le complotisme, un virus très contagieux » (Sud-Ouest Dimanche, 13 décembre 2020) ; « Dans la tête des complotistes » (L’Obs, 17 décembre) ; « Complotisme : l’autre virus à combattre » (La Charente libre, 29 décembre)… Voilà quelques-uns des titres qui ont émaillé les Unes des quotidiens et hebdos en décembre 2020. Ils en disent long sur l’obsession du complotisme dans les médias français. Dès avril, La Dépêche du Midi, avait donné le ton : « Conspirationnistes, l’autre épidémie virale ». Tous ces médias ne nous disent pas s’il y aura bientôt un vaccin anti-complotisme, mais la cause semble entendue : à la faveur de la crise sanitaire, les « théories du complot », comme ils disent, ont proliféré.

Et si l’on prenait la question à l’envers : pourquoi, à la faveur de la crise sanitaire, la chasse au complotisme semble-t-elle devenue une telle obsession médiatique ? Pour traiter la question de manière complexe et matérialiste, il faut l’ouvrir plus largement. Et commencer par rappeler qu’en amont du complotisme se pose la question des complots. Et oui : il faut distinguer complots et théories du complots, comploteurs et complotistes, et ne pas oublier les premiers au prétexte que les seconds occuperaient le devant de la scène et constitueraient la principale menace pour la démocratie. Et si l’on faisait plutôt l’hypothèse inverse : à savoir que ce sont les complots qui constituent aujourd’hui la principale menace pour la démocratie ?

Avant le complotisme, il y a les complots

« La seule ligne en matière de complots est de se garder des deux écueils symétriques qui consistent l’un à en voir partout, l’autre à n’en voir nulle part », rappelle Frédéric Lordon. Si l’on revient à la définition du complot – « projet collectif secret » selon le Dictionnaire historique de la langue française –, il est clair que ceux-ci n’ont pas manqué dans l’Histoire. Qui oserait nier aujourd’hui que le coup d’État au Chili en septembre 1973 ait été fomenté par la CIA ?

Et qui oserait nier que le monde actuel soit le fruit de quatre décennies de mensonges et manipulations, comme le montre le documentaire « Irak, destruction d’une nation ». Le capitalisme a toujours eu besoin d’un ennemi pour s’auto-justifier. Avec la fin du communisme stalinien, il a bien fallu en créer un autre : l’islamisme radical.

Ce documentaire est unanimement salué. Mais n’est-ce pas parce qu’il traite surtout de la politique étatsunienne et avec le recul de l’Histoire ? Les médias ont tendance à parler de « complots » quand il s’agit d’« ici et maintenant » et d’évoquer les « lanceurs d’alerte » seulement quand il est question d’« ailleurs et hier ».

Comment ne pas être « complotiste » ?

« Peut-on aujourd’hui ne pas être complotiste ? », s’interroge Vincent Glenn dans son blog sur Mediapart. Et ce réalisateur d’expliquer : « Comment, dès lors que les mensonges avérés sont partout, que le maquillage s’est hissé au rang des beaux arts, que l’optimisation fiscale est devenue un sport international, s’étonner d’une montée de “complotisme” ? D’une montée de l’impression que des gens haut-placés cachent, dissimulent, masquent, embrouillent ? » Spinoza le disait déjà au 17e siècle : « Tout traiter en cachette des citoyens et vouloir qu’à partir de là ils ne portent pas de jugements faux et n’interprètent pas tout de travers, c’est le comble de la stupidité. »

Quand on veut combattre le système capitaliste, patriarcal et colonial, la priorité n’est-elle pas de déceler les (vrais) complots plutôt que de débusquer les (prétendus) complotistes ? N’est-elle pas de dire : « Ne croyez pas sur parole les pouvoirs dominants, même quand ils professent des propos généreux ou que leurs actes semblent seulement dictés par des préoccupations sanitaires ». Souvent, la première prise de conscience politique se fait par une remise en cause de la parole officielle. Ce n’est que dans un deuxième temps que l’on peut commencer à se méfier des explications qui n’en sont pas, fuir les impasses auxquelles conduisent certaines visions paranoïaques ou apocalyptiques (donc religieuses), comprendre le sentiment d’impuissance que celles-ci génèrent… Pourquoi ne pas faire confiance à l’intelligence, individuelle et collective, des dominé.es pour faire le tri au fil des ans ? C’est le pari que nous faisons en tant que militant.es de l’éducation populaire.

Le déplacement d’attention

Le phénomène du déplacement d’attention est à la base des illusions optiques et des tours de prestidigitation, mais aussi de la propagande. L’invention du complotisme procède du même biais : on détourne l’attention de la sphère de la réalité (y a t-il ou non complot ?) sur celle de la représentation (regardez cette théorie du complot !). Exactement ce que dit le proverbe chinois « Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt ». Ainsi, la focalisation sur le complotisme contribue à faire passer dans les oubliettes de l’Histoire l’attention portée aux complots.

Un simple exemple : ce dossier à la Une de L’Obs le 17 décembre 2020, titré « Dans la tête des complotistes ». L’un des articles est consacré à « La folle théorie du “Great Reset” ». Trois pages qui, tout en commençant par rappeler que cette expression est le titre d’un livre co-écrit par le fondateur du Forum économique mondial de Davos, Klaus Schwab, ne consacre que quelques lignes à l’ouvrage pour aussitôt dénoncer la « thèse conspirationniste [qui] permettrait à une petite élite de contrôler toute l’humanité ». Pour L’Obs comme pour de nombreux médias mainstream, inutile d’enquêter sur les intentions des auteurs du livre : de Davos, apparemment, ne sortent que des idées très générales et fumeuses. C’est sans doute pour ça que ces mêmes médias s’y précipitent chaque année pour tendre micros et caméras ?

Qui décerne les brevets de complotisme et sur quels critères ?

Passons donc au complotisme, puisque c’est lui qui accapare l’attention. L’expression « théorie du complot » apparaît en 1945 sous la plume du philosophe des sciences Karl Popper. Mais cette expression (tout comme « complotisme » et « thèses conspirationnistes »), rarement utilisée au cours du 20e siècle, a connu le succès depuis une vingtaine d’années, dans la foulée du 11 septembre 2001 et de l’émergence de discours contestant l’interprétation officielle de ces événements. Des termes largement relayés par les médias, qui en ont usé et abusé depuis. Regardons d’abord les définitions qui en sont données.

Le « guide des théories du complot », produit par un réseau de 150 universitaires européens, consacre ses premières pages à la question « Qu’est-ce qu’une théorie du complot ? ». Avec ces éléments de réponse : « Les théories du complot partent du principe que rien n’arrive par hasard, que les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être et que tout est lié. (…) [Elles] se présentent généralement comme une forme de contestation des idées reçues. Le postulat est que si vous creusez suffisamment, vous découvrirez des liens cachés entre les personnes, les institutions et les événements qui expliquent ce qui se passe réellement. Ces postulats placent les théories du complot en rupture avec les sciences sociales modernes qui soulignent l’importance de la coïncidence, de la contingence et des conséquences imprévues. »

« Rien n’arrive par hasard », « les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être », « contestation des idées reçues », « liens cachés », « rupture avec (…) l’importance de la coïncidence, de la contingence et des conséquences imprévues »… Euh, comment dire ? Je me retrouve assez bien dans tout ça, en fait. Alors me voilà devenu, à l’insu de mon plein gré, un adepte de la théorie du complot ?

Certes, il y a d’autres phrases dans cette tentative de définition. Celles-ci, notamment : [Les théories du complot] « prétendent qu’un groupe d’agents maléfiques, les conspirateurs, orchestrent secrètement tout ce qui arrive. (…) Elles divisent radicalement le monde entre le bien et mal, entre Nous contre Eux, ne laissant aucune place au doute et à la complexité. (…) [Elles] suggèrent que les événements historiques sont toujours le résultat d’un complot délibéré, plutôt que le fruit de facteurs sociaux impersonnels et d’effets structurels. » « Agents maléfiques », « le bien et le mal », absence du « doute », oubli des « effets structurels »… Là, c’est clair : je ne m’y retrouve pas.

Le problème, le gros problème, c’est que toutes ces phrases sont mêlées les unes aux autres, tissant un incompréhensible patchwork qui mélange des postures intellectuelles et idéologiques n’ayant rien à voir. Vous avez dit confusionisme ?

En France, l’Observatoire du conspirationisme, qui édite le site Conspiracy Watch, s’est vite imposé comme l’expert incontournable sur les théories du complot. Notamment pour les médias qui, dès qu’il est question de complotisme, invitent son fondateur, Rudy Reichstadt, dans leurs colonnes ou sur leurs ondes. En janvier 2018, cet Observatoire et la Fondation Jean-Jaurès publient le premier sondage censé mesurer l’influence des thèses conspirationnistes. Parmi les 11 « énoncés complotistes » proposés à l’appréciation des Français.es, on trouve aussi bien « il est possible que la Terre soit plate » que « la CIA est impliquée dans l’assassinat de John F Kennedy » ! Vous avez dit confusionisme ?

Deux ans après, en pleine crise sanitaire, nouvelle enquête d’opinion commandée par les deux mêmes associations. Résultat : un tiers des Français considèrent que « le ministère de la Santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins ». Si l’on regarde bien, la phrase contient trois affirmations distinctes : complicité entre le ministère et les labos pharmaceutiques, dissimulation aux yeux des citoyens et nocivité des vaccins. Euh… si je réponds que je suis d’accord avec cette assertion, à laquelle de ces trois réalités distinctes suis-je censé souscrire ? Vous avez dit confusionisme ?

Trois exemples qui montrent le manque de rigueur de certains experts en théories du complot. Avec des bases aussi bancales, la manipulation n’est pas très loin.

Les effets politiques et sociaux de la chasse au complotisme

Manipulation : j’ai lancé le gros mot. Pourtant, ce n’est pas faire soi-même preuve de complotisme que de poser la question des effets sociaux de la chasse au complotisme. Donc de se demander : à quoi sert cette obsession ? Premier état des lieux à partir de quatre constats.

Légitimer les discours officiels

On l’a vu à l’occasion du déchaînement médiatique contre Hold-up : la dénonciation des contre-vérités propagées par le documentaire a permis de remettre en selle la théorie officielle. Dans sa rubrique « Vrai ou fake » du 18 novembre, France Info explique que l’ambition du film est de « révéler les prétendus mensonges et manipulations des gouvernements au sujet de la pandémie de coronavirus ». Oui : « prétendus mensonges »… comme s’il n’y en avait pas eu ! L’intention de certains médias apparaît clairement : utiliser les faiblesses (et il y en a !) du documentaire pour faire valoir qu’a contrario, c’est la vérité pure qui nous a été délivrée pendant des mois par les gouvernements.

Appeler à la censure

Deuxième constat : en agitant en permanence le chiffon rouge du complotisme, c’est la liberté d’expression qui est attaquée. Pourquoi, plutôt que de retirer Hold up de toutes les plateformes et de tous les réseaux sociaux, ne pas considérer les citoyen.nes comme des adultes, doté.es de sens critique et capables de faire la part des choses ? Mais non : les Français, et notamment les dominé.e.s, les populaires, ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Mieux vaut donc les priver, arbitrairement, autoritairement, d’informations qui risqueraient de leur être nuisible.

Dépolitiser les enjeux

Là encore, un exemple suffit : le traitement par L’Express de l’assaut des partisans de Trump sur le Capitole. Avec ce titre à la Une : « La démocratie américaine attaquée. Le labo du complotisme ». Sur les six pages intérieures de ce mini-dossier, le terme de « complotiste », « conspirationniste » ou « complot » est employé 22 fois, celui d’extrême-droite deux fois seulement, et celui de « suprémaciste blanc » une seule et unique fois. Autrement dit, plus de caractérisation politique : ce qui unit les manifestants de Washington, c’est leur adhésion aux « théories du complot ». Résultat : si j’étais déjà considéré comme complotiste au prétexte que j’ai tendance à me méfier de la CIA, me voilà maintenant confondu avec les suprémacistes blancs ! Je n’en rêvais pas autant… Youpi !

Stigmatiser un peuple « irresponsable »

Faire monter l’imaginaire d’un peuple complotiste, c’est faire émerger une représentation d’un peuple irresponsable. Peuple irresponsable donc non digne de la démocratie, à plus forte raison en temps de crise. Mais vu que les crises, on va en vivre constamment… il faut accepter de mettre sur la touche définitivement ce peuple irresponsable, bien incapable de gérer les affaires publiques et de s’occuper du bien commun, laisser à une élite le soin de gérer ces affaires et, par voie de conséquence, faire le deuil de la démocratie.

Diviser le bloc anticapitaliste

Cinquième et dernier constat. Alors que, ces dernières années, on a assisté à l’émergence de nouveaux mouvements sociaux et citoyens – Gilets jaunes, nouvelle vague féministe, antiracistes décoloniaux, écolos radicaux… – et que la logique d’intersectionnalité permettait de ne plus opposer les uns et les autres, le rapport au complotisme vient susciter de nouvelles divisions, parfois violentes, au sein du camp anticapitaliste. Les dominants peuvent s’en frotter les mains. C’est pourquoi nous affirmons qu’il faut poursuivre le débat, affirmer les désaccords, mais aussi éviter les diatribes, les insultes et la stigmatisation…

Une réponse : la démarche d’éducation populaire

Surtout, nous pensons que la seule question qui vaille, pour des tenant.es de l’éducation populaire, est celle de l’autodéfense intellectuelle : comment développer notre capacité de discernement, individuelle et collective, pour ne pas croire sur parole les discours officiels tout en ne s’engouffrant pas immédiatement dans n’importe quel récit alternatif ? comment essayer de distinguer « vrais » et « faux » complots ? comment laisser sa place au doute sans tomber dans la confusion ?

Comme tout journaliste supposé intervenir dans l’« éducation aux médias », je suis parfois sollicité pour animer des ateliers ou formations sur le « complotisme ». Voici les règles que je me suis données.

D’abord, je refuse si l’on me demande d’intervenir explicitement sur le complotisme ou les fake news (termes trop piégeants). Je propose, en réponse, d’intervenir sur la question suivante : « Comment se fier ou, au contraire, douter d’une information trouvée sur Internet ou dans les médias ? » Si l’interlocuteur est intéressé par le thème ainsi reformulé, je précise alors le sens qu’aurait mon intervention :

  • le travail portera aussi bien sur les médias main stream que sur les réseaux sociaux ;
  • il s’agira d’améliorer notre capacité de discernement et d’autodéfense intellectuelle, mais, dans bien des cas, il sera difficile d’avoir un avis définitif et péremptoire sur la fiabilité ou la « vérité » d’une info ;
  • faute de « preuves », on pourra juste élaborer des « faisceaux d’indices », lister des critères de plus ou moins forte fiabilité ;
  • ce travail pour lister des indices, des critères, se fera collectivement avec le groupe : ce n’est pas moi qui viendrai avec ma liste des « dix commandements » à transmettre aux autres (conformément aux principes de l’éducation populaire).

Si le commanditaire est d’accord ces principes, j’y vais… avec plaisir ! Mais ainsi il n’y aura pas d’ambiguïté sur la nature de ce travail.

Ce qui ne veut pas dire pour autant que ce travail sera simple par la suite. Deux anecdotes à ce sujet

La première se passe il y a une dizaine d’années, dans le quartier du Pont-de-Sèvres, à Boulogne-Billancourt. Un jeune d’une trentaine d’années, qui suit la formation Reporter citoyen (formation gratuite au journalisme pour les jeunes des quartiers populaires), tente de me convaincre que les « Illuminati » sont les vrais maîtres du monde. Pour une fois, on a du temps devant nous – une bonne heure – pour échanger des arguments. Dans la logique de ma vision matérialiste du monde, je lui objecte que, dans son raisonnement, on ne voit pas du tout quel « intérêt » poursuivent les Illuminati, quel est l’objectif de leur conspiration. Il en convient, mais lui croit aux esprits maléfiques, aux démons qui n’ont d’autre objectif que de « faire le mal ». Lecture matérialiste contre lecture idéaliste et religieuse : quand on a constaté cette divergence profonde, comment aller plus loin dans le débat ? Depuis, quand j’évoque l’idée que, pour distinguer « vrais » et « faux » complots, il faut se poser la question de l’intérêt, des objectifs poursuivis, je sais que cette lecture ne fera pas forcément consensus.

La seconde se passe avec les élèves d’une classe de 6e de Villeneuve-Saint-Georges (la commune la plus pauvre du Val-de-Marne). Quand j’arrive, ils m’affirment, un peu affolés, que le mariage zoophile est désormais autorisé dans un pays scandinave. Je leur réponds que ça me semble impossible. Mais ils n’en démordent pas : « Si, m’sieur, on l’a lu sur Internet ! ». Alors on décide d’aller voir ensemble sur le web : la nouvelle est donnée par un site d’information parodique. Et là, je me trouve bien gêné : comment leur faire comprendre que toutes les infos qu’on trouve sur ce site sont loufoques et donc qu’il s’agit évidemment d’un site parodique ? Pour eux, ça n’est pas du tout une évidence : il y en a plein d’infos sur ce site qui leur semblent tout à fait crédibles. Et qu’est-ce-qui fait que moi, quand ils m’ont parlé de cette légalisation du mariage zoophile, j’ai tout de suite pensé qu’il s’agissait d’une blague ? J’ai été bien en peine de leur expliquer d’où venait cette évidence pour moi : une prédisposition « culturelle » dans laquelle interviennent des connaissances antérieures, sans doute, mais aussi pas mal de préjugés liés à ma position sociale.

Cultiver le doute et favoriser l’autodéfense intellectuelle : tel est l’objectif de l’éducation populaire à laquelle nous nous référons. Le doute, il est au cœur de la démarche scientifique et – théoriquement – de la démarche journalistique. Le doute n’a rien à voir avec la confusion. À coller systématiquement l’étiquette « complotiste » sur tout ce qui s’écarte de la vérité officielle, les médias entretiennent aujourd’hui plus la confusion que le doute.

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