Lettre à un camarade antifasciste

Lettre à un camarade antifasciste par Anthony Pouliquen, membre de L’ardeur, association d’éducation populaire politique. Cette lettre a été produite en janvier 2021 suite à la parution de l’article Lettre à Franck Lepage sur le site Ligne de crête. Le texte publié ici mêle deux lettres successives et a été légèrement remanié pour le rendre plus compréhensible à des lecteur.trices extérieur.es à cet échange.

Cher Adrien Mariani,

Tout d’abord, autorise-moi à m’adresser à toi en recourant au « tutoiement de la camaraderie » (je dis « camaraderie » car je nous reconnais, et ce même si nous ne nous connaissons pas, au moins deux points communs : nous défendons l’éducation populaire et combattons le fascisme).

Je me permets de venir vers toi en réponse à ta lettre adressée à Franck Lepage. Je le précise d’emblée : je suis éducateur populaire et conférencier gesticulant au sein de L’ardeur, association d’éducation populaire politique que nous avons fondée avec Franck Lepage. Bien que tu aies fait le choix d’individualiser et de porter ton courroux sur une seule et même personne, ta lettre, au final, ne manque pas de critiquer l’ensemble de notre collectif (pour rappel : L’ardeur, ce sont 7 personnes, 4 hommes et 3 femmes, et ce sont aussi des centaines d’heures de discussions, de réflexions, de désaccords, de tensions avec des centaines d’autres militant.es, travailleur.ses, conférencier.es gesticulant.es…). C’est donc aussi en tant que cible de tes attaques que je t’écris aujourd’hui.

À la lecture première de ta lettre, je ne pensais pas t’écrire. Pour tout te dire, je suis sorti de cette lecture fatigué et un peu désespéré. J’y voyais une nouvelle démonstration de cette division à gauche portée par des militant-es à la recherche de pureté idéologique, s’imposant en juges d’instruction toujours prompts à décerner à qui mieux mieux des brevets de respectabilité militante. Et puis, la nuit portant conseil, je me suis rappelé que, dans mon combat pour l’éducation populaire en tant que « pratique de la démocratie », je ne devais jamais refuser le dialogue, et ce même si mes interlocuteurs utilisaient l’arme de la diffamation (oui, je dis « diffamation », car pointer la dérive de Franck Lepage et de son collectif vers l’extrême-droite me paraît diffamant… j’y reviendrai).

Tu débutes ta lettre par une longue parenthèse pour dire toute l’admiration que tu as portée, jadis, à Franck Lepage. C’est un procédé bien connu : dire tout le bien qu’on a pensé d’une personne à un moment donné avant de l’exécuter sur la place publique. En faisant cela, on pense s’absoudre de toute critique en suggérant, en gros : mon texte ne peut pas être de mauvaise foi car j’ai aimé Franck Lepage et mon admiration passée pour lui est bien la preuve qu’il ne s’agit pas ici d’un procès à charge mais bien d’une démonstration irréfutable. Ce procédé est bien souvent inconscient et je ne t’en veux pas d’y avoir recours. Moi même, je l’utilise encore, souvent malgré moi. Mais permets-moi de te dire que l’admiration que tu as eue par le passé pour Franck Lepage est peut-être en soi un début de problème : admirer une personne, c’est prendre le risque de développer une dépendance intellectuelle à elle (le fameux « phare » dont tu parles dans ta lettre). Mais en développant cette dépendance, tu fais porter à l’autre une sacré responsabilité : celle de ne jamais te décevoir ! Celle de tenir en permanence un propos avec lequel tu seras en parfaite adéquation ! Mais qu’advient-il le jour où cette personne porte une parole qui n’entre pas dans ton logiciel idéologique ? Elle va d’abord te décevoir… et puis progressivement, te sentant trahi, tu risques bien de lui reprocher… sa dérive idéologique. Alors tu individualises, tu nommes, tu diffames…

Or, je crois que se construire en tant que sujet politique, se forger un capital militant et intellectuel, ça consiste à butiner ici ou là les bonnes idées, se les ré-approprier tout en refusant d’attendre d’une personne la pensée absolue, la pureté et l’infaillibilité. Cette distance émotionnelle avec des penseurs permet, me semble-t-il, d’accueillir les divergences de vues sans se sentir trahi.

Cette parenthèse à ta parenthèse n’étant pas la raison pour laquelle je t’écris, venons-en à l’essentiel. Tu as produit une diatribe dont l’atterrissage se veut sans concession : Franck Lepage flirte idéologiquement avec l’extrême-droite. Et puisque les positions de Franck Lepage s’inscrivent dans l’action d’un collectif, L’ardeur flirte idéologiquement avec l’extrême-droite. Avant de reprendre les faits que tu convoques pour justifier cette thèse, permets-moi cette question naïve : t’est-il possible, dans les nombreux textes et interventions publiques de L’ardeur, de relever une seule prise de parole relevant explicitement d’une position d’extrême-droite ? Nous taxer d’extrême-droite n’est pas simplement méchant, c’est tout simplement ordurier et diffamant. Depuis sa création, L’ardeur se bat pour les libertés fondamentales (sauf d’avoir mal compris, l’extrême-droite souhaite nous en retirer un certain nombre, non ?), inscrit son combat dans la lutte des classes et dans l’anticapitalisme, accompagne avec ferveur les prises de parole gesticulées de militant-es anti-racistes, anticoloniaux, féministes, attaché-es aux valeurs de liberté et d’égalité, etc. Tout, dans notre combat, nous éloigne de l’extrême-droite mais toi, Adrien, non… tu as décidé que nous flirtions avec l’extrême-droite et tu n’en démordras pas ! Et pour cela, tu es prêt à le prouver… Alors regardons les choses de plus près.

Pour appuyer ta démonstration des liens ténus que nous entretenons à L’ardeur avec l’idéologie de l’extrême-droite, tu convoques les faits suivants :

1- Franck Lepage accepte de discuter avec Étienne Chouard et partage même une conférence avec lui

Ton attaque m’a donné envie de relire François Bégaudeau qui écrivait il y a deux ans à l’adresse de la bourgeoisie :

« Au cas où elle ne me serait pas apparue antérieurement, au cas où je n’en aurais pas encore compris les tenants, tu m’as offert, ces deux derniers mois, cent occasions de compléter ma compréhension du phénomène bourgeois. Je reviens sur l’une des plus exemplaires. Courant décembre, un thème s’invite dans le mouvement, celui du Référendum d’Initiative Citoyenne. Beau thème qui devrait t’intéresser ? Même pas. Même pas une ou deux heures de pensée. Tout de suite, et comme tu le fais pour tant d’autres sujets, tu as trouvé le moyen de ne pas penser. Le moyen t’est tombé dessus, comme une providence, comme une entorse au genou la veille d’un cross de collège. Il tenait en sept lettres : C,H,O,U,A,R,D. Ce nom t’est venu par l’intercession de Ruffin. Avant cet épisode, tu n’avais jamais entendu parler d’Étienne Chouard. A ce stade, le scénario vertueux avait encore sa chance : il t’était encore loisible de profiter de la circonstance pour rattraper ton retard, pour découvrir les ateliers constituants que Chouard organise depuis dix ans, et de te reporter à ses nombreux écrits et conférences sur le tirage au sort, sur la démocratie représentative comme oxymore, sur la constitution qui ne doit pas être rédigée par ceux qu’elle est censée contrôler, sur le gouffre entre élire et voter, etc. Du grain à moudre. Plein d’os à ronger.

Mais non. Dès l’entrée du vaste domaine embrassé par la réflexion de Chouard, une rumeur soigneusement colportée par tes pairs te dispense de t’aventurer davantage. Il paraîtrait que Chouard a une ou deux fois dit qu’il ne s’interdisait pas de discuter avec Soral. Pour toi, c’est une raison suffisante de ne pas l’écouter. Tu ne savais rien de Chouard, tu n’en sauras rien de plus. Rien de plus que sa notation dans ton barème moral. Quelque chose comme 2 sur 20. On ne discute pas avec Soral, point. Et toi tu ne discutes pas avec celui qui ne refuse pas catégoriquement de discuter avec Soral. Tu as des principes. Tu as du capital et des principes. Tu as les principes de ton capital. On te reconnaît bien là dans ton réflexe de disqualification morale, et non théorique, du messager, par son association avec d’autres précédemment disqualifiés. Soral est d’extrême-droite, donc Chouard qui un jour ne l’a pas condamné fermement l’est aussi un peu, donc Ruffin qui vient de saluer Chouard l’est aussi un peu, donc l’idée du RIC sent mauvais à son tour, et par extension l’instauration de consultations référendaires mènerait mécaniquement aux régressions morales que réclame le peuple reptilien et homophobe et antisémite et pour la peine de mort. Et moi qui ici mentionne Chouard et Ruffin ne serais-je pas aussi, par translation, un complice objectif de Soral ? Ne serais-je pas un peu pour la peine de mort ? » (une autre version de son propos est également accessible dans cette vidéo).

Ce qui m’intéresse dans cet extrait n’est pas le soutien de François Bégaudeau à la réflexion d’Etienne Chouard mais la dénonciation qu’il fait du mode de pensée connotative et du réflexe moral, éléments qui te caractérisent à ton tour dans cette lettre que tu as décidé de commettre : « Lepage est infréquentable car il ne refuse pas de discuter avec quelqu’un qui a dit par le passé ne pas se refuser de discuter avec Soral ». On voit où cela nous mène… car si on pousse la logique, je deviens à mon tour infréquentable puisque « j’accepte de discuter avec quelqu’un – en l’occurrence Lepage – qui accepte lui-même de discuter avec quelqu’un qui n’exclut pas de discuter avec Soral ». Et demain ce sont mes amis qui deviendront infréquentables « puisqu’en discutant avec moi, ils accepteront de discuter avec quelqu’un qui accepte de discuter avec quelqu’un qui accepte de discuter avec quelqu’un qui n’exclut pas de discuter avec Soral ». Que cherches-tu en poussant cette logique : à pouvoir te regarder chaque matin dans la glace et te dire « franchement, je suis quelqu’un de bien car du côté des purs » ? Explique-moi s’il te plaît…

2- Le collectif de L’ardeur est passé à l’émission « Interdit d’interdire » de la chaîne RT

Crime absolu : RT est la chaîne de Poutine. On retrouve la pensée connotative dont parlait Bégaudeau : Poutine est un adversaire des libertés fondamentales, RT est une chaîne russe, donc toute personne invitée de RT est un adversaire des libertés fondamentales. Sais-tu que RT est la chaîne qui a sans doute le plus soutenu les Gilets jaunes (tu sais, ceux qui ont consacré 52 samedis de l’année pour toi et pour la défense de tes droits) ? En disant cela, je ne fais en rien l’éloge de cette chaîne… je te signifie simplement qu’elle est indiscutablement suivie aujourd’hui par des milliers de Gilets jaunes, et que d’accepter de venir parler à RT, c’est la possibilité de s’adresser à des milliers de Gilets jaunes, ceux-là même que nous avons soutenus à L’ardeur et à qui nous savons gré de nous avoir apporté une énorme bouffée d’air frais militant il y a deux ans.

Si le simple fait de passer sur RT nous rend d’extrême-droite, toi et tes camarades allez avoir du ménage à faire dans le champ de la pensée de gauche puisqu’y sont passés : François Bégaudeau (tiens encore lui, quel vilain fasciste), Emmanuel Todd, Bernard Friot, Pablo Servigne, Denis Robert, Alain Denault, David Dufresne, Raphaël Kempf, Frédéric Lordon, Geoffroy de la Gasnerie, François Ruffin, Thomas Porcher, Jacques Rancière, Alain Badiou, et même Albert Dupontel… (oui, uniquement des hommes : la domination de la pensée masculine à RT est un vrai problème, mais ce n’est pas celui que tu attaques).

Dans un mail de réponse à ma première lettre, tu m’écris : « C’est rigolo que tu cites toutes ces personnes en pensant que je puisse les considérer comme des gens bien car justement je les considère comme des gens pas bien ». À ce stade de la réflexion, autorise-moi une parenthèse…

Ce rejet massif est ton droit mais je m’inscris en faux avec cette attitude consistant à définir comme adversaire (ou du moins comme non-alliée) toute personne ne pensant pas, à la virgule près, comme soi-même. L’acte consistant à dénigrer (voire diffamer) toute personne ayant eu à un moment donné une parole n’entrant pas exactement dans mon propre référentiel idéologique me renvoie à une vision du militantisme qui m’effraye. Confronté à cette intransigeance idéologique (bien illustrée par l’article Ruffin et Lordon, une nuit à dormir debout dont la lecture m’a elle aussi désespéré), j’ai pris mes distances avec les organisations comme la vôtre et j’avoue avoir retrouvé de l’espoir en rejoignant un mouvement beaucoup plus hétéroclite et finalement beaucoup plus ouvert : celui des Gilets jaunes. Certes, nous n’étions pas d’accord sur tout, mais j’ai eu l’impression de vivre sur les ronds points, dans les AG, dans les manifs, dans les occupations, des moments d’éducation populaire comme rarement j’en avais vécus.

Je me refuse à cette logique du « rejet massif » pour une raison tout d’abord tactique. En effet, si je prends au pied de la lettre la ligne politique de « Ligne de crête » et que je refuse de m’allier à toute personne qui n’adhère pas fidèlement et symétriquement à cette ligne politique, il me reste combien d’allié.es ? Moins d’1 % de la population ? Or, l’histoire m’a appris que pour qu’un mouvement social ait la chance un jour de renverser une tendance (appelons cela une révolution), il nous faudra compter sur au moins 15 ou 20 % d’alliés au sein de la population. Si on fait le compte, vous en êtes bien loin. Alors oui : je pense viscéralement que les personnes précédemment nommées doivent être traitées comme des alliés. Je n’adhère pas à la collapsologie et pourtant, non seulement je suis prêt à discuter avec Servigne, mais je suis prêt à lutter à ses côtés. Je ne suis pas d’accord avec Denis Robert quand il affirme que « le capitalisme est ce qu’on a fait de moins pire » mais je suis prêt à lutter à ses côtés. Oui, je pense qu’ils font partie des 20 % dont nous aurons besoin pour créer un large mouvement social émancipateur.

Mais mon refus de raisonner comme toi ne s’explique pas de façon uniquement tactique. C’est dans le cadre d’un rapport à la vie fait d’ouverture, d’empathie et d’amitié (oui, j’aime trop l’amitié pour refuser de connaître la solitude de celui qui a toujours raison et qui taxe de complotisme d’extrême-droite la moindre personne qui se met à penser différemment) que je souhaite penser mon militantisme. En ce sens, je n’ai jamais placé de frontière entre mon engagement dans l’éducation populaire (dans le cadre professionnel, j’ai été successivement animateur de colonies de vacances, animateur jeunesse, directeur de centre social, formateur en animation professionnelle) et mon militantisme. J’ai toujours, que ce soit dans mon métier ou dans mon militantisme, été animé par les principes de l’éducation populaire et tente de rendre possible le dialogue avec un plus grand nombre, sans recourir à l’injure et à la diffamation (cette tentative de dialogue n’excluant pas, bien au contraire, le combat théorique et matériel des idées défendues quand celles-ci nécessitent d’être combattues). Or, cher Adrien, je pense qu’au regard de ton intransigeance militante tu n’as, pour ta part et contrairement à moi, pas d’autres choix que de cloisonner ton engagement d’animateur professionnel et ton militantisme… Je n’imagine pas en effet que tu refuses, dans le cadre de ton travail en centre social, la discussion avec des personnes aux idées divergentes des tiennes. Je ne pense pas que tu n’acceptes de travailler qu’avec le 1 % de la population qui entre de façon millimétrée dans ton logiciel idéologique. C’est une ligne qui se tient (celle qui consiste à avoir deux postures différentes selon les espaces que l’on investit), ce n’est pas la mienne… Ce que je pense être vrai dans mon travail d’éducateur populaire devrait-il s’arrêter d’être vrai dans mon militantisme ?

Pour revenir au passage de mes collègues Franck, Katia et Philippe à RT, je te concède cependant un point : les chiffres énoncés n’étaient pas suffisamment sourcés. On pourrait se dire que ce n’est pas très grave, qu’on ne va pas résumer une intervention de 52 minutes à 2-3 chiffres approximatifs mais j’ai appris dans mon militantisme la chose suivante : quand tu remets en cause la doxa, tu dois être mille fois plus rigoureux, exigeant et précis que les personnes qui croient en cette doxa. Alors oui, c’est une faille.

3- Franck Lepage et son collectif critiquent la gestion gouvernementale de la crise sanitaire…

Je rappelle, par souci méthodique, que cet argument est censé dans ta lettre soutenir ta thèse principale : L’ardeur flirte avec l’extrême-droite. Parmi d’autres choses, tu t’inquiètes que nous dénoncions le masque dès 6 ans. Te rends-tu compte Adrien de ton propos ? Que tu défendes le masque dès 6 ans est non seulement ton problème mais ton droit le plus tenace… mais que tu insultes une personne, et avec lui un collectif, en les taxant de complotisme d’extrême-droite, car ils remettent en question le masque dès 6 ans me paraît totalement aberrant !

Pour le reste, concernant la crise sanitaire, nous avons produit un article dense qui probablement, dans ta traque du complotisme, ne t’aura pas échappé (c’est amusant, reconnaissons-le au passage, ce nouveau sport national consistant à traquer plus vivement le complotiste que le comploteur) et qui clarifie la position de L’ardeur ici. Tu m’accorderas ce point, je l’espère : notre analyse se veut structurelle et matérialiste, elle tente d’apporter des explications systémiques à la gestion de la crise sanitaire, en osant s’interroger sur l’accélération des réformes libérales et sécuritaires rendue possible par la propagation du virus Covid-19. Bien sûr, il est tout à fait possible de ne pas adhérer à notre analyse… mais s’il te plaît, Adrien, contente toi d’acter un désaccord entre nous et ne nous taxe pas de complotisme d’extrême droite.

4- …et défendent le documentaire Hold-Up

Dans ta lettre, tu fais le choix de ne livrer qu’un extrait de notre propos sur le film… celui qui t’arrange. Le même procédé est utilisé par des journalistes peu scrupuleux. Permets-moi donc d’ajouter la partie que tu as choisie de ne pas publier : « Les enragés de la liberté d’expression qui nous ont donné moult leçons après l’affaire des re-caricatures ont une conception de la liberté d’expression à géométrie pour le moins variable. Je me sens capable de juger des hypothèses d’un film même si elles sont élucubrées. De qui ou de quoi a-t-on peur ? Et de quoi voudrait on me protéger par la censure ? »

Notre propos ne consistait donc pas à prendre la défense de ce film, encore moins à en faire son éloge (parler d’hypothèses élucubrées n’est pas vraiment vanter le contenu d’un film), mais à dénoncer le procédé d’infantilisation du peuple utilisé par toute une partie de la petite bourgeoisie se donnant pour responsabilité de tenir éloigné de ce film un peuple ignare, incapable de nourrir un début d’esprit critique. Toi qui décerne des médailles d’éducation populaire, toi qui rend propre l’éducation populaire pendant que d’autres la salissent, tu dois être d’accord avec cela : il est encore possible de faire confiance au peuple, à sa capacité de discernement et de jugement, à son intelligence politique, non ?

Je te joins une ébauche de texte que j’ai écrit sur le complotisme et qui revient sur ce film. Sans doute, jugeras-tu que nous nous enfonçons encore un peu plus dans le complotisme, mais au moins aurai-je essayé…

Au lendemain du passage de l’équipe de L’ardeur dans l’émission « Interdit d’interdire », beaucoup de messages nous sont parvenus. Si beaucoup se voulaient élogieux, du moins encourageants, un nombre non négligeable nous alertaient sur notre possible (voire imminente) dérive complotiste. En gros : en tentant d’apporter des explications structurelles à la gestion de la crise sanitaire, en osant s’interroger sur l’accélération des réformes libérales et sécuritaires rendue possible par la propagation du virus Covid-19, nous prenions le risque de vite rejoindre le camp du conspirationnisme. Il y a encore peu, s’interroger sur les manœuvres et stratégies politiques à l’œuvre dans la gestion d’une crise nous faisait éventuellement passer pour d’indécrottables sceptiques ou encore pour des grincheux voyant le mal partout, désormais la disqualification se veut toute autre. Complotistes… voilà l’arme sémantique des dominants pour discréditer toute critique du système.

Dans les ateliers de désintoxication de la langue de bois que nous animons à L’ardeur tout au long de l’année, nous prenons le temps de décortiquer les mots du pouvoir. Nous nous amusons alors à les classer dans différentes familles de figures de style : les pléonasmes, oxymores, euphémismes, hyperboles etc. Sur cette dernière figure de style, nous rappelons que l’hyperbole en politique consiste pour le pouvoir à « nommer une réalité par un terme la durcissant » et ce, en règle générale, pour disqualifier un adversaire : quand des ouvriers font grève, ils prennent les usagers « en otage » ; lorsqu’ils manifestent leur colère, les gilets jaunes ont recours à des actes « terroristes », etc. Parmi les hyperboles relevées par les participant.es à ces ateliers, le mot « complotiste » revient quasi-systématiquement. À raison, car le complotisme est effectivement l’un de ces mots qui permettent à la classe dominante de diaboliser toute opposition et critique du système (en janvier 2015, Najat Vallaud-Belkacem, alors Ministre de l’éducation nationale partait en croisade contre le complotisme des élèves en s’alarmant du fait « qu’un jeune sur cinq aujourd’hui adhère aux théories du complot en remettant en cause les institutions de la République, la crédibilité des hommes politiques, mais aussi les médias »… fichtre, serions-nous donc aussi complotistes ?).

Alors que l’obsession anti-complotiste devrait être abandonnée à la classe dominante, au cours de ces derniers mois, nous avons vu toute une frange de la petite bourgeoisie intellectuelle de gauche agiter à son tour l’épouvantail du complotisme et se lancer dans la traque de ses supposés représentants. L’exemple du documentaire « Hold-Up » est pour le moins parlant et mérite qu’on s’y attarde.

Précisons d’entrée de jeu : le contenu de ce documentaire, nous nous en fichons ici comme de colin-tampon. Qu’importe que les idées développées dans ce film soient foireuses et ne mènent à rien, là n’est pas notre propos. Ce qui nous paraît en revanche intéressant est d’observer la façon dont une avant-garde du civisme de gauche peut en un temps record devenir l’avant-garde du suivisme. A la sortie du film, nous l’avons vu en chœur prendre la plume, le clavier, le micro, le porte-voix, se rallier aux éditorialistes des médias mainstream pour dénoncer « cet autre virus qui menace la France : le complotisme » (titre d’un article de Télérama, le magazine télé pour les gens… qui n’ont pas la télé). Pour notre part, nous aimerions assister au même déchaînement lorsque sont attaquées les retraites et la protection sociale. Nous aimerions assister à pareil travail de contre-enquête pour traquer et contrer les mensonges de notre président quant il affirme, et pour ne prendre que cet exemple, « qu’il n’y a pas de répression et de violence policière dans un État de droit ». Car qu’est-ce qui est le plus dangereux entre un documentaire venant nourrir les discussions et les controverses lors des repas entre amis ou en famille et une politique mise au service de la finance visant à défaire méthodiquement le programme du CNR ? Qu’est-ce qui doit nous mettre en mouvement prioritairement : le retrait de Hold-Up des plateformes internet ou le combat pour le maintien de nos libertés fondamentales ? D’aucuns ne manqueront pas de nous rétorquer que « l’un n’empêche pas l’autre »… À voir. Il n’est pas exclu que ce combat politique d’un instant ne s’arrête à cette démonstration de bonne conduite civique visant la moralisation du peuple.

Moralisation du peuple ? Oui. Car c’est également à cela que nous avons assisté : l’expression de l’habitus petit bourgeois venant mettre en garde des « esprits faibles et vulnérables » contre une supposée contamination intellectuelle. La dénonciation acharnée du complotisme cache finalement très mal la recherche de distinction sociale qui l’accompagne. Se déclarer anti-complotiste (et le faire savoir au plus grand nombre), c’est s’auto-attribuer un brevet de respectabilité intellectuelle et de vertu citoyenne. Ça nous place du bon côté et ça fait immédiatement de nous des personnes progressistes de gauche combattant la pensée d’extrême-droite, l’antisémitisme et l’obscurantisme. Ça nous distingue de ce peuple de beaufs, électeurs de Le Pen, amateurs de tuning et fans de Johnny que son inculture peut à tout moment faire basculer dans le complotisme… Tant pis si les grands complotistes ont pour noms Macron (« Les Gilets jaunes sont manipulés par Moscou »), Finkielkraut (« le hashtag #balancetonporc relève d’une machination pour noyer le poisson de l’islam ») ou Val (« les enquêtes de Denis Robert sur la banque Clearstream relève d’un conspirationnisme empruntant à l’antisémitisme ») : dans la tête du petit bourgeois gentilhomme, le complotiste est un prolétaire non-diplômé et non-éduqué (« à en croire la science complotologique, le complotisme serait la pathologie cognitive des pauvres  » ironise Lordon dans un article du Monde diplomatique d’octobre 2017), incapable de réfléchir par lui-même, infichu de mobiliser deux neurones pour se faire un avis éclairé sur un documentaire après son visionnage. Alors il faut déployer une énergie à la hauteur de son ignorance : lui dire, lui redire, lui redire encore et toujours, et ceci jusqu’à assimilation du message : « Tu comprends crétin, ce film est complotiste ! »

Au risque de décevoir certains de nos lecteurs, nous refuserons toujours à L’ardeur de sermonner voire de ridiculiser le « peuple des complotistes ». Et pour en revenir à Hold-up, nous nous autorisons même un aveu : à vrai dire, nous ne voyons rien de grave ni d’alarmant au fait que des personnes puissent se mettre à croire l’espace d’un moment aux théories élucubrées développées dans ce film. Se méfier de ce que nous raconte le pouvoir, se renseigner, se conscientiser même maladroitement (la pensée « gauche »), refuser d’adhérer à la religion capitaliste, s’autoriser à sortir des sentiers de la pensée unique quitte à s’y perdre momentanément nous paraissent plutôt les signes d’une bonne santé intellectuelle. Comme nous l’écrivait un lecteur de notre blog : « Personnellement, je préfère un citoyen conscient de la domination qui exagère sur les intentions et les actions des dominants qu’un citoyen endormi paisiblement dans l’ordre néo-libéral ».

Comme le fait apparaître Frédéric Lordon, le complotisme est un symptôme de la dépossession politique. C’est ce qu’écrivait déjà Spinoza : « Pouvoir tout traiter en cachette des citoyens et vouloir qu’à partir de là ils ne portent pas de jugement, c’est le comble de la stupidité ». Des stratégies occultes sont fomentées chaque jour dans le cadre de la gouvernance mondiale (celle-ci n’étant pas la disparition des États mais leur mise à disposition des intérêts des multinationales), des mensonges par les hommes d’État ne sont plus à démontrer (« Mon ennemi, c’est la finance », déclarait Hollande avant son élection et avant de devenir le paillasson de… la finance)… Bref, comme le chantait Dutronc, « On nous cache tout, on nous dit rien ». Face à cela, trahis, roulés dans la farine, éloignés des décisions politiques, des individus tentent de résister. Alors ils s’informent. Parfois ils se trompent, s’égarent, exagèrent… À d’autres moments, ils trouvent la vérité ou du moins s’en rapprochent. Mais faire de l’éducation populaire, c’est également accepter ces démarches tâtonnantes même si elles sont incertaines. C’est refuser de faire des leçons d’hygiène intellectuelle en taxant ipso facto tel comportement de complotiste. C’est prendre les personnes là où elles sont et tenter de les inscrire dans un processus de formation politique inscrit dans la lutte des classes qui les invite à analyser le monde de façon critique et complexe (processus qui prend du temps et qui ne peut se régler à coups de leçons de morale et de didactique infantilisante). Enfin, faire de l’éducation populaire selon nous, c‘est prendre plaisir à voir que des personnes sont de plus en plus nombreuses à rejeter le capitalisme, la marchandisation des corps, la numérisation de l’école et du travail, la société du contrôle, la ploutocratie…. À moins, bien sûr, qu’on ne défende pour soi-même ce monde-là.

Pour conclure, nous aimerions relayer ce message transmis par une autre lectrice de notre blog. Inutile pour nous d’en rajouter, nous plussoyons !

« J’ai apprécié votre position sur l’anticomplotisme et, après en avoir beaucoup parlé avec des amis, en arrive à penser que discréditer en permanence les supposés « complotistes » est contre-productif. Nous avons ici, dans les montagnes, beaucoup de gens qui se sont un peu perdus dans les explications complotistes mais nous, avec les potes, nous pensons que cela ne sert à rien de les montrer du doigt, d’en ricaner voir des les injurier. Et les traiter de « jobards » ne fera pas du tout avancer le débat. J’ai la naïveté de penser que, certaines fois, il faut savoir, en politique, ne pas tirer sur ceux qui peuvent être vos alliés. Nous, nous voulons continuer, surtout continuer à parler avec les gens qui sont un peu partis « trop loin », nous voulons continuer à les aimer. Rire à deux d’un troisième luron ne fait pas une politique. Trouver un terrain commun sur lequel agir fait une politique ».

 

Je terminerai en répondant à la question, Adrien, que tu me poses par mail : « Qu’allez-vous faire après toutes les critiques que Franck et L’ardeur ont reçues ? ». Je vais peut-être te surprendre mais j’ai envie de te répondre : rien ! Sinon continuer à faire ce que nous savons faire : accompagner des prises de paroles publiques, socialiser les savoirs de l’expérience pour fabriquer de l’analyse critique, prendre les personnes là où elles sont et non là où nous voudrions qu’elles soient, faire avec elles un chemin vers une compréhension collective du monde, se référer à cette phrase de Paulo Freire « Personne n’éduque personne, personne ne s’éduque seule, les hommes et les femmes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde », combattre le capitalisme et les dominations… En espérant que de tout cela surgisse un nouveau mouvement social populaire de type « Les Gilets jaunes ».

Bien à toi

Anthony

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2 réponses à Lettre à un camarade antifasciste

  1. Salut à toute l’équipe et bravo Anthony d’avoir pris le temps de « Paul et Mickey »…
    Je n’ai pas (encore) de conférence gesticulée. Ma façon de faire est une animation à base de casse-têtes; autre mot dépossédé de sens par TOUS les médias. Le jeu de manipulation, défi à relever, objet de réflexion devient une situation repoussante qu’il faut subir. Assommoir ? Je me trouve ainsi dans la même démarche que les ateliers de désintoxication de la langue de bois.
    Je fais (de plus en plus difficilement)jouer à trouver des solutions. C’est mon credo, ma façon d’entamer la conversation vers les autres casse-têtes de la vie. Ils ne sont pas impossibles ; ils ont juste leur logique propre à saisir. Les solutions sont alors là, si évidentes parfois. Presque…simples.(comme un trader decouvrant l’économie solidaire) cf. C.G.
    Amitiés. V

  2. Fanny dit :

    Que dire?
    Merci pour ce texte rempli d’amour.

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